De la dictature à la post-intégration | Hazem Yabroudi | TEDxUCLouvain


Traducteur: Hazem Yab
Relecteur: eric vautier Bonsoir Mesdames et Messieurs, (Flamand 🙂 Goedenavond, dames en heren. (Arabe 🙂 Assalam alikom
wa rahmatou Allah. « Salam alikom » qui veut dire :
« La paix soit sur vous ». Je me pose la question : où sommes-nous sur le chemin
de la paix dans ce monde ? Personnellement, je viens d’un pays où
il n’y a surtout pas de paix… Je vous parle de la Syrie. Je suis né à Damas, la ville de Saint Paul, l’apôtre,
et de Saladin. Mais aussi, c’est le siège
d’un régime terrible… La Syrie a perdu la paix après
de longues années d’ultra-sécurité où le mot « liberté » est devenu un tabou. Alors, à l’âge de 19 ans,
c’était les élections présidentielles, ou plutôt des réélections. Avec une conscience politique basique, je voulais faire
un petit geste symbolique, un acte héroïque
vis-à-vis de la menace policière : je voulais voter blanc ! Alors, j’arrive,
je reçois mon bulletin de vote, où il fallait choisir
entre « Oui » et « Non ». Alors, grosse déception : la case de « Oui » était cochée
à l’avance. Ce moment a marqué ma vie à jamais,
et gravé en moi le désir de liberté. Liberté d’expression : zéro ; corruption et absence de perspective
pour la jeunesse. Il faut savoir qu’en Syrie,
comme partout dans le monde arabe, 70 % de la population a moins de 30 ans. Le bois était déjà sec :
il manquait l’étincelle. Et ce sont les brises du Printemps arabe,
en 2011, qui vont faire tousser le volcan
trop longtemps bouché. La jeunesse pacifique descend dans la rue criant « liberté » et « dignité ». Elle reçoit en retour le bruit des fusils,
puis des canons. Le sang coule, les hommes perdent leur sagesse, la guerre commence. Eh bien, moi, dans tout ça ?
Les études furent ma boussole. J’ai réussi à avoir une inscription
à l’Université Catholique de Louvain. Le jour où j’arrive en Belgique,
si vous voulez, je note sur mon Facebook : « Passage du pays des pois chiches
au pays des chicons ! » Ma nouvelle vie m’ouvre à la liberté. Je peux penser librement, je peux dire ce que je pense en public, je peux même faire ce que je veux, je peux explorer
les différentes pensées politiques, le monde associatif, les syndicats. Je découvre tout à la fois : la simplicité volontaire, la pensée écologique, le baptême estudiantin et le concept de l’année sabbatique. A ce moment-là, je pouvais mesurer
à quel point le totalitarisme a arrosé à travers l’Histoire les rapports sociaux dans la société arabe et vice-versa. Dans ma société d’origine, à tout moment, la pression [collective]
exige la conformité, étouffe la créativité, et déshabille votre vie privée
jusque dans les moindres détails. Là-dessus, les rapports de force
sur l’échelle sociale et la corruption s’arrangent pour vous faire croire que
bonheur égale biens matériels. C’est pourquoi j’ai vécu mon déracinement comme un certain succès. Me voilà ! Je mange bio, je trie mes déchets, je m’engage dans l’associatif… En même temps,
je guindaille… [belgicisme: fêter] je kote… [habitat étudiant]
je soupe… [dîner] Pourtant, après 3 ans de belgitude, je vivrai encore des chocs culturels. La différence existe bel et bien et ne s’effacera pas. Elle est, en fait, nécessaire et naturelle Cette anecdote
peut illustrer mon point de vue. On soupait avec des amis, et quelqu’un a amené
un plat de pâté de porc. Alors, j’ai voulu faire
une petite expérience anthropologique : j’ai voulu faire semblant
de pouvoir en manger. Et à ce moment-là, c’est mon ami Simon
qui m’a dit : « Non, Hazem, toi, tu es musulman,
tu ne peux pas en manger ! » Ce n’est pas moi qui ai maintenu
ma différence ! Si j’essaie de résumer
la source de ces chocs culturels, et sur un plan philosophique,
je peux vous dire ceci : en Occident, en Occident,
la productivité et l’efficacité sont les seules règles du jeu, objectifs et résultats
sont les seules mesures. Tout ça mène à des surmenages
et des burn-out inconnus chez nous. En Occident, ici, le mental, le rationnel, s’infiltrent jusque dans la foi,
dans les relations amoureuses. Par contre, chez nous, son absence
nous embourbe dans le fatalisme. Ici, la science se prend
trop souvent pour Dieu. Le concept d’« Inch Allah », par contre,
laisse la place à l’imperfection humaine et me laisse réconcilié
avec moi-même, avec l’existence, et me garde jovial et bon vivant. Je travaille depuis un certain temps dans
l’interculturel et l’interconfessionnel. Cela me permet de dire que le chemin de la paix me semble être
celui qui réconcilie les deux mondes. L’Orient et l’Occident, l’Europe et le Monde arabe, ont chacun un chemin à faire en moi, d’abord, et en vous, si vous le voulez bien. Donc, c’est à l’Orient de sortir de sa position victimaire auto-fabriquée, paralysante, qui se nourrit systématiquement
de la théorie du complot : tout notre malheur serait-il
de la faute des autres ? Arrêtons de nous déresponsabiliser. Les choses pourraient-elles s’arranger
par un seul coup du destin ? Arrêtons de nous auto-stigmatiser. Les Arabes ne seraient-ils pas faits
pour la démocratie ? Puis, c’est aux migrants de s’ouvrir à
un autre rapport avec leur pays d’accueil une seconde patrie, c’est autre chose
qu’un simple rapport matériel : travail et business. Ensuite, – si je peux me permettre – c’est à l’Occident de comprendre
que pour connaître l’autre, il ne suffit pas
de se confier à la politique ou d’éplucher les feuilles du journal. Les lunettes politiques ne suffisent pas
pour comprendre l’histoire humaine, notamment de l’Orient. Celle-ci ne se résume pas au complot, ni à l’islamisme. Alors, pratiquement, cinq choses. [Un,] osons plus de rencontres, vraies, concrètes, empathiques, fidèles dans le temps. Deux : osons explorer l’humain, côtoyer nos différences et habiter nos vulnérabilités pour un monde moins violent. Donnons de l’espace à l’art, la poésie, la musique, lieux où les différences deviennent
apaisement et beauté. N’oublions pas de nous engager,
les uns et les autres, les uns pour les autres pour un monde plus juste, soyons acteurs responsables. Lâchons nos ambitions trop matérielles. Je crois en la pertinence de la simplicité volontaire et écologique. Je voudrais clôturer en disant merci. D’abord à ma famille d’accueil, avec qui le partage de notre différence
en profondeur m’a permis d’élargir ma foi même. Merci à la Belgique qui a élargi
ma vision du monde, qui m’a permis de côtoyer l’Afrique
comme le Maroc, la Turquie et l’Italie. C’est la Belgique qui,
au-delà de la belgitude, a dérangé mes certitudes et boosté et inspiré ma vie engagée. Danku wel, merci beaucoup, Salam alikom. (Applaudissements)