Entreprendre sa vie | Jacques Attali | TEDxIssylesMoulineaux


Traducteur: TED Translators admin
Relecteur: eric vautier « Entreprendre sa vie »
Jacques ATTALI Je me posais la question, en venant,
de savoir de quoi j’allais vous parler. Et franchement, je n’ai pas encore trouvé. En fait, je me méfie beaucoup
de ces réunions sur un thème donné qui donnent le sentiment que nous devons
tous penser de la même façon. Et lorsqu’on me demande
de penser à quelque chose, en général, j’ai, comme chacun de
nous, surtout les enfants… et j’espère que vous êtes
restés des enfants, un esprit de contradiction, et je dis : « Après tout, c’est peut-être
le contraire qui est vrai. » Donc quand on m’a demandé, mon ami qui a eu
la gentillesse de m’inviter ici, et que je félicite d’avoir
organisé cette réunion, de parler de l’importance de l’entreprise
et de se dévouer dans l’entreprise, j’ai pensé, bien sûr, je pourrais
vous parler de la France, où il est difficile
de créer une société, de se battre contre les rentes, et où on est pris dans toute
une série de contraintes qui rendent les choses fiscalement,
juridiquement, légalement, impossibles. Je pourrais aussi vous
parler de PlaNetFinance. Nous aidons des millions de gens à travers
le monde à créer leurs entreprises : des femmes au Maroc,
des gamins des rues au Pérou, des gamins dans les quartiers en France… On voit un extraordinaire potentiel de
création d’entreprises qui se développe et une volonté de faire. Mais, en venant, je me suis dit : « Mais tout ça, ça me fait penser à
un film ou une série télé : Mad Men. » Vous connaissez ? Pourquoi ça me fait penser à Mad Men ? Parce que c’est un petit peu comme si
nous étions en train aujourd’hui de développer l’idéologie américaine
des années soixante. Tout ce qu’on entend aujourd’hui,
tout ce que je dis aujourd’hui, ce que vous avez entendu,
ce que vous entendrez, c’est l’idéologie américaine
des années 60. « Créez vos entreprises, développez-vous, ne faites pas confiance à l’État,
créez et soyez indépendants, gagnez votre argent tout seul, etc. »
Oui, je suis d’accord. Oui, il faut le faire. Oui, je pense
que la France a un retard fou et Mad Men peut être
aujourd’hui d’actualité en France, même s’il est incroyablement
anachronique dans le reste du monde. Oui, créer une entreprise
est mieux que la charité. Oui, se débrouiller, c’est beaucoup mieux
que d’attendre une rente, une allocation, une subvention, un emploi
hérité, une succession d’un père, aujourd’hui d’un grand-père plutôt,
ou d’un arrière-grand-père heureusement. Mais c’est peut-être suspect
que d’avoir à penser ça. Suspect parce que, au fond,
quand on y réfléchit bien, ça amène à se dire, au fond, mais que veut-on me pousser à faire ?
Entreprendre, très bien. Créer des richesses, très bien.
Créer de la valeur, très bien. Créer une entreprise, très bien.
Mais ça correspond à quoi ? Ça correspond, au fond, à ce que
dans nos sociétés, de plus en plus, nous sommes poussés à accepter
comme une idéologie volontariste, un individualisme
narcissique, autiste et marchand, où chacun d’entre nous ne [sera] plus,
volontairement, que des individus juxtaposés qui seront égoïstement chargés
de faire leur bonheur, point final ! Enfin leur bonheur ! Leur bonheur réduit à l’accumulation
de richesses marchandes. Si on pousse jusqu’au bout cette logique, on s’aperçoit qu’au fond, il y a un grand
piège dans cet esprit d’entreprendre, que je loue aussi et sur lequel j’essaie
d’agir comme tous ceux qui vous ont parlé, vous parleront ou comme
chacun dans cette salle. Et si je dis cela maintenant, c’est pour que nous ayons un peu de recul
sur notre propre enthousiasme. Faire cela, c’est bien, mais il faut
l’inscrire dans un courant plus vaste. Le courant plus vaste, c’est quoi ? C’est une idéologie en train de
se développer à l’échelle de la planète, dans laquelle, progressivement, on
est en train de voir se défaire les États, se défaire les solidarités,
se défaire l’altruisme, se défaire ce qui créait des collectivités
sans qu’aucune autre ne naisse, et où chacun d’entre nous est, non seulement de plus en plus
appelé à se débrouiller tout seul, parce que les États disparaissent, parce qu’aucune structure
collective ne vient [les] remplacer, mais parce que de plus en plus,
même au-delà de cela, de moins en moins de limites sont mises
à savoir ce qui va être marchand. Autrement dit, et c’est ce
dont vous avez entendu parler, ce dont vous entendrez parler, ce dont on parle tous
tous les jours, c’est de chercher en permanence, avec quoi est-ce que je vais
pouvoir faire de l’argent ? Qu’est-ce qui va rapporter ? Si je le dis d’une façon honorable, plus
honorable, plus française disons, quel est le service que je peux rendre, qui n’est pas encore rendu aujourd’hui,
en étant rémunéré pour ça ? Si on pousse le raisonnement,
on voit qu’aujourd’hui, nous sommes entrés dans une logique
où cet individualisme, qui va de plus en plus être amené à, idéologiquement,
remplacer les structures collectives, qui sont en train de disparaître
par une globalisation sans règles, va pousser à « marchandiser »
à peu près tout et n’importe quoi. On voit aujourd’hui, progressivement, non pas un monde qui évolue
vers une société post-industrielle, comme on le racontait
avec beaucoup de bêtise, mais une société hyper industrielle
où les services deviennent des objets, et non pas des services
remplaçant les objets. On l’a dit tout à l’heure, le corps lui-même devient
un objet de prothèse, les relations entre objets deviennent
des objets qui se parlent, les objets parlent, et comme l’a montré
un très joli film récemment, les objets parlent et les hommes
parlent aux objets dans leur solitude, considérant les objets comme
des équivalents des hommes, parce qu’eux-mêmes
se transforment en objets. Et cette équivalence, c’est celle-là. Alors il faut, bien sûr, entreprendre, savoir que le marché
est en train de l’emporter, bien sûr s’y inscrire mais pas
comme Fabrice dans Waterloo. S’y inscrire en se posant la question
de savoir : mais entreprendre quoi ? Entreprendre pour quoi ? Qu’est-ce qui est important
à entreprendre ? Quel est le plus important
à entreprendre ? Est-ce que c’est créer de la
valeur ? Peut-être. Ça peut être utile. Mais la chose la plus importante à
entreprendre, me semble-t-il, tout simplement, c’est notre propre vie. La première entreprise que
nous avons à gérer, c’est notre vie ! Celle-là doit être gérée
comme une entreprise. Idéalement, c’est toutes les entreprises qu’il faudrait gérer comme notre vie. Et notre vie,
comment faudrait-il, sans être ici pour faire
un prêche, la gérer ? Nous avons deux choix : soit nous gérons notre vie
comme une entreprise et nous la consacrons à gagner
le maximum de richesses pour créer les conditions d’une vie
matérielle la plus heureuse possible, ou nous considérons que notre vie n’a
de sens que si elle est une œuvre d’art. Une œuvre d’art. Non pas le moyen
d’acheter des œuvres d’art, mais elle-même une œuvre d’art. Et une œuvre d’art,
ça veut dire quelque chose d’unique, quelque chose qui est beau, quelque chose qui laisse une trace
dans le souvenir des autres, quelque chose qui permet
d’apporter à l’humanité ce que d’autres n’auront pas apporté, puisque par définition
une œuvre d’art est unique. Et si on pense sa vie
comme une œuvre d’art, alors on est amené à appliquer à sa vie
et aux entreprises qui peuvent la meubler quelques principes. Premier principe : ne faire que des choses qui ne pourraient
être faites par personne d’autre. Principe révolutionnaire. Ne jamais occuper une fonction qui
pourrait être occupée mieux par un autre. Deuxième principe : ne faire que des choses belles. La définition du beau est arbitraire, mais dans sa tête avoir l’idée
qu’on ne fera que des choses belles. Et troisième principe : ne pas se limiter à
une seule [vie] mais à plusieurs. Pensez que, dans la mesure où on n’est pas
certain d’être un jour ressuscité, il vaut mieux essayer de vivre
plusieurs vies simultanément. L’artiste, le vrai artiste ne se consacre
pas à une seule œuvre, il est plusieurs choses à la fois. Il est artiste individuel,
il est artiste dans un ensemble. Le meilleur exemple que je puisse prendre
pour terminer, c’est la musique. Nous sommes tous comme des musiciens,
chacun vivant son instrument. Parfois, nous jouons seuls
ou nous jouons avec les autres, parfois, nous sommes partis d’un orchestre
qui se réunit pour une soirée ; parfois nous appartenons
à un orchestre qui nous dépasse, et dans ce cas-là, on a été
au service de l’humanité. Je vous remercie. (Applaudissements)